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  • Laurent Huyghe

Aïkido : enseignement et transmission

D’un point de vue global, l’activité d’enseignement est difficile à définir et lorsque l’on fait quelques recherches, l’on s’aperçoit très vite qu’il est difficile de trouver une définition précise de cette notion.


De nombreuses recherches ont été faites, études menées, écrits produits, dans de multiples disciplines. Certains « résultats » s’accordent sur la finalité de l’enseignement. Il doit permettre la transmission culturelle d’humains « experts à naïfs », ou encore, de « […] réduire la disparité entre les actes du novice qui sont observés et les standards internes du pédagogue » (1).


Qu’en est-il de l’enseignement de l’aïkido ?


Enseigner l’aïkido s’inscrit dans une transmission

  • de savoirs (le répertoire technique),

  • de savoir-faire (la réalisation des techniques) et

  • de savoir–être (les principes inhérents à l’aïkido et plus largement aux arts martiaux),


le professeur représentant le maillon d’une longue chaîne dans cette transmission.


Par une pratique régulière et assidue, l’apprenant va s’inscrire, dans un processus de changement, de développement, physique et mental.


De l’observation à la sensation


« Je vais tout donner, tout montrer, à vous de voler les techniques »…ce sont les mots qu’un professeur reconnu 8ème dan d’aïkido a l’habitude de dire lorsqu’il enseigne, au Japon ou ailleurs.


L’enseignement au Hombu dojo à Tokyo et la façon dont enseignent certains professeurs japonais peuvent être perturbants pour un pratiquant européen non initié, habitué à une pensée cartésienne, où la pédagogie, la méthodologie ont une part importante dans l’enseignement et la transmission des savoirs.


Les professeurs du Hombu dojo parlent peu et, en général, lorsqu’ils parlent, ne donnent pas vraiment d’explications techniques.


La sensation et l’échange physique ont une place importante dans la pratique. Certains disent que, comme il y a de nombreux intervenants au Hombu dojo, il est plus simple de ne pas parler afin d’éviter les possibles contradictions.


D’autres parlent de la tradition. En effet, l’on qualifie souvent ce type d’enseignement de « traditionnel ».


Cela veut-il dire qu’il existe un enseignement traditionnel et non traditionnel, moderne ?


Cet article n’a pas pour vocation de présenter toutes les possibilités que la pédagogie offre aux professeurs. Il existe de nombreux types de pédagogie et l’acte d’enseignement repose en principe sur l’utilisation de la pédagogie, d’une méthode, de moyens qui doivent favoriser l’apprentissage et permettre aux pratiquants de progresser.


En règle générale, un enseignant va préférer une certaine méthode plutôt qu’une autre. Bien sûr, la méthode unique imposée ou obligatoire serait une erreur. Elle appartient au libre choix de l’enseignant et est souvent affaire de circonstances.


En aïkido, les professeurs utilisent souvent la méthode démonstrative et la méthode magistrale où l’enseignant détaille un mouvement que les élèves vont essayer de reproduire après l’avoir observé.


Il ajoute à cela quelques commentaires afin d’aider les pratiquants à mieux comprendre. Le professeur pourra alors être amené à faire des corrections individuelles ou collectives, orales ou démonstratives, selon les réactions des apprenants et les objectifs fixés.


Il est bien sûr intéressant de varier les approches pédagogiques, chaque pratiquant étant différent.


Le professeur, un pratiquant avant tout, garant du cadre…


Ce qui est frappant au Hombu dojo, c’est que la plupart des professeurs restent des pratiquants. Il n’est pas rare de les croiser sur les tatamis, qu’ils soient 5ème, 6ème ou 7ème dan. Il est possible de pratiquer avec le professeur dont vous avez suivi la classe le jour d’avant ou même quelques heures auparavant.


Ethymologiquement, le sensei, ( avant – sen - 先 / vivre – sei - 生) est celui « qui est né avant ». Au Japon, les enseignants mais encore les médecins, les chiropracteurs, les personnes considérées comme spécialistes … sont appelées « sensei ».


Le système japonais est pyramidal, les anciens s’occupant des moins anciens. C’est un système efficace, parfois contraignant aux dires de certaines personnes mais cette idée du collectif est intéressante et mérite réflexion.


Dans l’enseignement « dit traditionnel », les techniques étudiées doivent permettre de travailler les principes inhérents à la pratique de l’aïkido.


…un modèle, tehon (technique – te - 手 / origine – hon - 本)


Au Japon, la pratique est fondamentale. Professeurs et anciens restent des pratiquants avant tout. Ils créent un sillon, par leur exemplarité. Véritable laboratoire, le dojo, lieu d’études par excellence, doit permettre cette recherche. C’est un lieu dédié à la pratique, « coupé » du monde et du quotidien.


Il est toujours surprenant de voir l’attitude des japonais lorsqu’il arrive dans un dojo. Il y a quelque chose de solennel, que l’on pourrait presque qualifier de « sacré ». En général, ils ne parlent plus, se concentrent, se préparent mentalement. Les relations « habituelles » sont comme « suspendues ».


Il est toujours surprenant de constater comment le groupe, induit par le comportement du professeur et par l’idée de perfectionnement, crée une dynamique de travail. Avant le cours et après les cours, les apprenants n’hésitent pas à pratiquer, à chercher, à échanger physiquement.


Ce sont des temps de pratique libre. Ces moments sont privilégiés et systématiques dans certains dojo. On peut par exemple accentuer l’étude de tel ou tel mouvement qui nous semble difficile. Ce mode d’étude fait partie intégrante de la transmission et de l’enseignement de l’aïkido au Japon.


Le dojo (la voix – do- - 道 / jo- - le lieu, l’endroit - 場), le lieu de la voie, apparaît alors comme un lieu de recherche, d’abnégation et de travail dans lequel évolue un groupe composé d’anciens et de nouveaux.


Ce lieu ne peut s’incarner qu’avec l’implication des anciens, les sempaï (avant – sen - 先 / camarades – paï - 輩) qui, par leur attitude, guideront les nouveaux.


Ainsi, la transmission, sous la responsabilité du professeur est l’affaire de tous. L’enseignant reste le garant ultime du cadre qu’il propose et permet cette étude.


Du développement des qualités physiques


D’après un expert reconnu 8ème dan, la pratique doit amener à l’épuisement, l’épuisement au relâchement, le relâchement à la sensation.


Dans la langue japonaise, on parle de kanjiru - 感じる / こと, c’est-à-dire sentir les émotions qui bougent. Il existe deux périodes de pratique intense au Hombu dojo qui symbolisent bien cette idée, une période de 10 jours en hiver et en été, au moment où il fait le plus froid et le plus chaud.


Développer des sensations, utiliser l’intégralité du corps, le karada zentai… (le corps – karada - 体 / complètement – zentai - 全体)


Un des objectifs de la pratique est le développement des sens. C’est à l’aide de ses sens (la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat et le goût) que le pratiquant découvre les techniques et travaille aux apprentissages fondamentaux qui lui permettront de « se développer ».


En aïkido, la vue, l’ouïe, le toucher sont particulièrement sollicités. Il est primordial de pratiquer sans anticiper ou penser à la suite du mouvement, même si, en général, dans le cadre défini par le professeur, le pratiquant sait ce qu’il va se passer.


Avoir l’esprit blanc , atama ma shiro ( la tête - atama- 頭 / tout blanc – ma shiro - 真っ白) comme le disent certains professeurs japonais, est indispensable pour le développement des qualités recherchées par la pratique.


Développer sa sensibilité corporelle (somesthésie / proprioception)


La pratique permet de développer sa sensibilité corporelle. Plus les capteurs proprioceptifs seront développés, plus la conscience du corps augmentera et par conséquent la conscience de la relation à l’autre, indispensable dans la pratique de l’aïkido.


Au développement des qualités « mentales »


La pratique doit permettre de travailler les principes, qui peut-être, avec le temps, vont permettre aux pratiquants de se développer. Les qualités physiques sont importantes, peuvent différer d’un pratiquant à l’autre, et surtout, vont s’atténuer avec le temps et la prise d’âge.


C’est un phénomène naturel et inévitable. La compréhension des principes et leurs applications devrait permettre « une économie physique » sur le long terme.


La connaissance du répertoire technique permet l’étude des principes. L’enseignant, au travers des techniques, crée un cadre permettant l’apprentissage technique. Les techniques véhiculent les principes, en sont les outils.


Quels que soient l’école ou le style d’aïkido pratiqués, l’acquisition des principes permet une reconnaissance technique, une lecture de la pratique de l’autre et une capacité d’adaptation à la pratique de l’autre, quels que soient son âge, son poids, sa taille, son « style, son école » …


Un pratiquant dont le professeur aura à cœur de transmettre les principes saura s’adapter, pratiquer et rencontrer l’Autre.


En conclusion, l’enseignement de l’aïkido n’est pas simple. Les tentatives de classification et/ou de comparaison ne semblent pas des plus constructives.


Que l’on parle d’enseignement traditionnel, moderne (s’ils existent), l’enseignement et l’apprentissage de l’aïkido sont avant tout une histoire humaine, de rencontres, de relations entre personnes, d’interactions, de respect et de partage.


La pratique de l’aïkido doit permettre l’acquisition des outils susceptibles de nous faire évoluer. Le rôle du professeur, des anciens et moins anciens, du groupe sont essentiels dans cet apprentissage.


Quel que soit le développement vers lequel tend l’élève, il faut…pratiquer.

O’sensei disait : « Les progrès viennent à ceux qui s'entraînent encore et encore. »


Laurent Huyghe

article paru dans Dragon magazine en 2015

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